Trois questions à Austin Alward : Cinéaste franco-américain à La Nouvelle-Orléans [en]

Au sein de "l’Etat le plus francophone des Etats-Unis", la francophonie prend une infinité de formes. Nous avons lancé la série "Trois Questions à", dans le but d’explorer la richesse et la vitalité de cette identité.

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Son court-métrage « Le Grand Remix » explore la diversité de la francophonie locale à travers l’univers des écoles en immersion. La première mondiale a eu lieu le samedi 24 février au Prytania Theater lors du 21ème New Orleans French Film Festival.

Le film sera diffusé sur TV5 Etats-Unis le 21 mars à 21h45, la journée international de la francophonie.

Présentation :

Je m’appelle Austin Alward et j’habite à La Nouvelle-Orléans en Louisiane depuis fin juillet 2005, où j’ai acheté une maison un mois avant Katrina. Avant, j’habitais à Los Angeles, j’ai grandi dans le Mid-West mais mère est française. Je suis venu en Louisiane pour le boulot, et à La Nouvelle-Orléans en particulier car c’était l’endroit le plus proche du lieu où j’ai grandi, donc “middle America”, et de ma culture maternelle française. Je me sentais vraiment chez moi- et je suis tombé amoureux de la ville. Je suis là depuis plus de 10 ans, je travaille dans le cinéma, dans le département caméra. Je suis franco-américain, j’ai les deux passeports.

Depuis 9 ans, je suis avec une Française qui est maintenant ma femme, et nous nous sommes mariés ici à La Nouvelle-Orléans. Elle travaille aussi dans le cinéma, et se sent très bien accueillie en tant que Française en Louisiane et à La Nouvelle-Orléans. A la maison, on parle français, on a une petite fille dont c’est sa première langue. Avec ma femme on s’est dit que pour notre fille, le monde tout autour de la maison est en anglais, donc pourquoi ne pas parler français à la maison ? On l’a inscrite dans une école française et elle a l’air, même à trois ans, d’être bilingue. Elle ne fait pas trop la différence, ce ne sont pas deux langues, mais deux manières de parler de quelque chose, de quelqu’un, et c’est intéressant de voir comment ça se passe, presque sans effort.

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On adore la ville, pour le travail ça marche très bien, mais le fait que l’on ait un choix d’écoles qui proposent un cursus français avec des enseignants français, c’est une vraie raison de rester ici. On a découvert le CODOFIL et on a rencontré pas mal de professeurs qui sont venus ici. C’est une aventure de venir ici avec le CODOFIL, les profs ne savent pas s’ils vont tomber à La Nouvelle-Orléans ou bien autre part en Louisiane ! La majorité ne sont jamais venus aux Etats-Unis. Je trouve que c’est assez courageux. Pour les parents américains qui n’ont pas de lien avec le français c’est aussi une démarche importante de mettre leurs enfants dans ces écoles. Il paraît qu’on a cinq programmes à La Nouvelle-Orléans et qu’ils sont remplis ! Donc il y a une envie, je trouve ça assez fascinant. Certaines familles ont un lien ancestral avec le français. Ils nous disent “Ah ouais mes grands-parents parlaient français, et moi j’aimerais le parler mais c’est trop tard. Mais pour mes enfants, il est encore temps !”

1- Quelle est l’importance de la langue française en Louisiane ?

D’abord je pense que c’est une importance historique, car la culture de base de la Louisiane était française au début. Aujourd’hui, en partie grâce au CODOFIL, il y a quand même cette image que le français est installé. Je trouve que l’image de la Louisiane est très liée au français et à la culture française. Pour l’avenir, je pense que le français va jouer un rôle de plus en plus important dans l’état, surtout dans les domaines culturels et économiques.

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C’est un peu mon créneau. A Hollywood je suis juste un autre mec blanc, américain qui essaye de faire avancer ses projets. Mon projet de court-métrage « Le Grand Remix » cherche vraiment à trouver des liens entre la culture française et la culture américaine. Et ça c’est ma vie ! C’est intéressant de voir qu’il y a un public pour ça. Ce projet part de mon expérience personnelle, ma vie, dans laquelle je fais le pont entre les deux cultures et est appliquée au cinéma, où je raconte des histoires des francophones ici aux Etats-Unis et ici en Louisiane. L’expérience d’un jeune francophone qui vient d’Afrique, de la France, ou de Belgique et qui enseigne à des petits enfants américains, je trouve ça assez fascinant !

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Dans notre famille, le français joue un très grand rôle et on voit un avenir pour la langue en Louisiane, beaucoup plus que là où j’ai grandi en Indiana, et je dirais même plus qu’en Californie ou en New York où il y a énormément de Français, beaucoup plus qu’ici. Mais dans ces régions il n’y a pas cette histoire commune, le CODOFIL, cet échange culturel. Je pense qu’on est très très bien placé.

2- Comment voyez-vous l’évolution du français louisianais ?

Je vois que ça évolue d’une manière très intéressante et j’aimerais accompagner ce développement. Le cinéma en Louisiane ne vit presque uniquement grâce aux des subventions. J’aimerais trouver une manière d’ouvrir une porte vers des coproductions canadiennes, françaises, belges, nord-africaines, caribéennes, enfin avec toute la francophonie. Aux Etats-Unis, le cinéma c’est que le privé et c’est que Hollywood, il n’y a pas de système de coproduction. Par contre, comme les subventions sont liées à l’état (quelque part c’est un peu le gouvernement), peut-être que l’on pourrait faire une coproduction avec la Louisiane. J’ai envie pousser ça de plus en plus.

Quand j’ai déménagé ici les gens m’ont dit que cette ville n’était pas le sud des Etats-Unis, mais plutôt le nord des Caraïbes. Donc tout proche tu as la Martinique, la Guadeloupe, etc. et on pourrait faire des histoires très intéressantes entre les îles et La Nouvelle-Orléans. Je pense qu’il y a énormément de possibilités qu’on ne connaît pas. Il y a dans l’audiovisuel de quoi faire pour moi facilement une carrière entière. Et ça, ça m’intéresse de plus en plus. Ce petit projet avec TV5 MONDE, cet échange, il y a beaucoup de gens qui pourront en profiter. On est aussi en train de recruter de nouveaux francophones avec les écoles. Je pense que la France a fait un super boulot depuis des siècles en exportant cette idée de culture et de la langue française, et les gens sont attirés par ça.

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Avec Paris, on a l’image d’un endroit où on est arrivé au sommet de ce qui est possible pour l’être humain. Je pense que les américains même s’ils aiment bien se moquer des français, ils adorent Paris. Et la culture française et la francophonie c’est mille fois plus vaste que Paris ! Il y a une puissance culturelle que la France peut continuer à exploiter. Je pense que ça serait vraiment dommage, vraiment une bêtise s’ils diminuaient les budgets pour les écoles à l’étranger parce que les gens y vont parce qu’ils sont motivés par cette culture qui n’est pas la leur. Donc pour moi ça c’est une belle évolution, et il ne faut pas rater l’occasion.

Le Consulat à La Nouvelle-Orléans se réduit de plus en plus depuis que je suis arrivé mais je pense qu’il ne faut surtout pas perdre ce Consulat-là. Il faut même trouver une manière de le faire grandir, de pousser plus là où ça marche et de voir ça comme un investissement dans l’avenir de la culture et de la langue française. Bon, pour moi ça ce serait le rêve.

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3- Comment les projets artistiques mettent-ils en valeur la francophonie louisianaise ?

Avec ma femme, on n’aurait jamais rêvé d’une occasion aussi parfaite, notamment grâce à la bourse que l’on a eue de la part des organisations qui soutiennent des jeunes cinéastes en Louisiane. Ces organisations ont conclu un partenariat avec TV5MONDE pour faire un court-métrage sur la culture française en Louisiane. J’ai écrit un petit scénario qui a joué sur la vie de français que je connais en Louisiane, cette vie contemporaine d’une famille dans une maison qui parle français, qui ont mis leur fille dans une école où les professeurs parlent français et viennent de pays francophones. Je trouve aussi que c’est très courageux de la part des parents américains de faire le choix de mettre leurs enfants dans une école française quand ils savent qu’ils ne vont pas comprendre les profs, les devoirs… Quand on assiste aux réunions parents-profs, la majorité de ces profs ne parlent pas très bien anglais. Souvent, au début de l’année, pendant le “Welcome Meeting”, il y a le prof ultra-stressé de parler anglais avec un accent très fort avec des parents qui ne comprennent rien… Là il y a un mélange culturel ! Les parents sont là parce qu’ils veulent être là, ils ont fait ce choix. Après les enfants doivent s’intégrer et apprendre cette nouvelle langue. Donc pour « Le Grand Remix » j’ai choisi trois de ces aventures-là : il y a et les parents qui ont fait le choix de donner cette chance à leurs enfants, les enfants eux-mêmes qui vont vivre ça tous les jours et les profs qui viennent de loin pour vivre cette aventure.

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J’ai écrit un scénario où les deux personnages principaux sont un professeur qui vient d’un pays francophone d’Afrique, et une étudiante qui doit quitter son école française, qu’elle adore, ça elle est trop âgée (le programme s’arrête après la quatrième). C’est un projet de fiction, mais pas très loin de la réalité. J’ai inventé pour le côté dramatique un dilemme pour le professeur : elle vient d’un pays africain, et sa petite soeur va se marier en dehors des Etats-Unis. Si elle quitte les Etats-Unis elle va avoir des problèmes pour revenir pour des raisons d’immigration. Elle, elle a voulu venir ici, elle arrivée sans rien connaître, et elle découvre ce pays, cette musique, cette culture et elle est tombée amoureuse de l’endroit. Elle doit donc choisir si elle reste ici pour continuer cette aventure dans une culture qui l’a attirée, ou si elle prend le risque de se rendre au mariage de sa sœur.

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L’autre personnage est une étudiante de quinze ans qui cherche à garder les liens qu’elle a établis à l’école française. Ici encore, pour booster le drame de l’histoire, elle est vietnamienne, sa grand-mère était francophone et a gardé ses petits enfants à La Nouvelle-Orléans pour qu’ils puissent aller dans des écoles françaises. Et il y a un moment dans le film où il y a la grand-mère dit “quand j’étais petite au Vietnam, si tu pouvais faire l’école française, tu faisais l’école française.” La grand-mère est maintenant décédée, et l’étudiante et son frère doivent partir vivre avec de la famille ailleurs. L’étudiante pense que si elle quitte La Nouvelle-Orléans, elle va perdre son lien avec le français. Elle, elle essaie de trouver une manière de garder cette langue dans sa vie, tandis que le professeur essaie de garder la culture américaine dans sa sienne. C’est ça l’histoire, tout ça dans en un quart d’heure ! Cette histoire joue vraiment sur l’idée de mélanger la culture américaine avec la culture française. C’est une histoire d’amour entre chaque personnage et la culture de l’autre.

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Je trouve que c’est une très belle opportunité pour faire un film, il y a zéro acteur dans ce film, c’est tous plus ou moins leur vraie vie. Donc la personne qui joue le professeur, elle est prof à l’école de ma fille. Elle vient du Sénégal, et elle a dû apprendre à jouer un rôle dans un film de fiction pour ce projet. C’était super, elle a même dû apprendre à faire du cheval ! L’autre est une ancienne élève de cette école, le français qui lui manque énormément, et elle a envie d’aller vivre en France. Dans l’histoire elle est DJ et son groupe idole sont les c’est Daft Punk. Elle a donc dû apprendre à être DJ pour le film. Au final il y a énormément de découverte, mais les personnes qui jouent dans le film, c’est leur vraie vie.

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Il y a énormément de jeunes à La Nouvelle-Orléans, qui viennent de pays tous très différents, et la raison pour laquelle ils sont ici, dans cette ville et en Louisiane, c’est le français. Là il y a de l’espoir ! Du côté du cinéma, il faut que l’on arrive à ouvrir des portes professionnelles et économiques à ces jeunes et à voir le bilinguisme, surtout pour les petits américains qui sont en train de devenir francophones, comme un vrai atout dans le monde professionnel, et pas seulement parce que ça va être bénéfique pour leur entrée à l’université. Il faut que l’on trouve plus d’exemples ! En Louisiane tu as le pétrole, le cinéma, la musique, la restauration, le tourisme… il y a énormément de raisons de voir le bilinguisme en Louisiane comme quelque chose qui va nous rendre plus "marketable". Et là, je pense que l’on n’as pas encore fait tout le travail. J’espère qu’ils vont voir que ça créé des opportunités professionnelles pour ces enfants. Je pense qu’il y a un vrai avenir pour le français et la francophonie aux Etats-Unis et plus en Louisiane qu’ailleurs !

Dernière modification : 21/03/2018

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