Trois Questions A : Léo Davy

Au sein de "l’Etat le plus francophone des Etats-Unis", la francophonie prend une infinité de formes. Nous avons lancé la série "Trois Questions à", dans le but d’explorer la richesse et la vitalité de cette identité.

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Léo Davy est un étudiant en quatrième année à l’École des Chartes à Paris, en stage à La Nouvelle-Orléans à la Historic New Orleans Collection.

Présentation :

Je m’appelle Léo Davy, j’ai 23 ans et je suis originaire de Picardie où j’ai grandi jusqu’à mes 18 ans. Après avoir obtenu le bac, j’ai fait une classe préparatoire au Lycée Faidherbe de Lille, où pendant deux ans on reçoit une formation en vue de préparer des concours de Grandes Écoles. Je savais déjà que je voulais préparer une grande école qui soit dans le domaine littéraire et particulièrement dans celui de l’histoire. Le choix le plus classique est de passer le concours de l’École Normale Supérieure qui forme des professeurs et des chercheurs, mais il existe aussi l’École des Chartes. Elle est un peu moins connue mais elle existe depuis presque 200 ans (l’école a été fondée en 1821). Celle-ci forme de futurs conservateurs qui travailleront dans les archives, les musées et les bibliothèques.

Quand je suis arrivé, cela faisait déjà plusieurs années que le Lycée Faidherbe préparait le concours de l’École des Chartes et que des élèves le réussissaient. Les deux années ont été intenses car exigeantes en termes de travail, mais évidemment très enrichissantes. Au terme de la deuxième année, on passe le concours, d’abord les écrits, puis les oraux si l’on est reçu admissible.

1- Pourquoi avez-vous voulu entrer à l’Ecole des Chartes ?

C’est d’abord la passion de l’histoire. Il a y un environ 200 candidats qui préparent le concours dans toute la France, pour 20 places. C’est donc un concours sélectif mais l’on sait que l’école est spécialisée, au niveau national, dans l’enseignement des sciences historiques, et qu’elle a formé des historiens parmi les plus connus. Elle possède un vrai prestige dans ce domaine, et même à l’étranger comme j’ai pu le constater en rencontrant des professionnels au cours de mon stage à La Nouvelle- Orléans.

Une fois arrivé à l’école, c’est un cursus de quatre ans pendant lesquels on reçoit des enseignements qui sont totalement différents de ce qu’on a fait auparavant. On y découvre des matières nouvelles que l’école est parmi l’une des rares à enseigner. Ce sont des cours de paléographie (la lecture des écritures anciennes), d’archivistique, d’histoire des archives, d’histoire du droit, d’histoire de l’art, d’histoire du livre, de latin médiéval et d’ancien français.

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Après l’École des Chartes il y a un autre concours à préparer, celui de l’INP, l’Institut national du Patrimoine. Il donne le diplôme de conservateur du patrimoine en archives, musée, monuments historiques, pour le service de l’inventaire et en archéologie. Le diplôme d’archiviste paléographe qu’octroie l’École des Chartes n’est pas suffisant pour être recruté comme conservateur. Au sortir de l’école on a acquis des compétences scientifiques mais il faut acquérir des compétences professionnelles qui nous permettront d’exercer notre métier. Au bout d’un an et demi de cours et de stages, on sort alors conservateur du patrimoine de l’INP. Ensuite s’ouvre une carrière au sein des administrations publiques de l’État et des collectivités territoriales. En archives il y a plusieurs possibilités. On peut travailler pour les Archives nationales, qui sont le dépôt central des archives de l’État depuis la Révolution, ou opter pour la carrière des archives départementales, dans chacun des 101 départements que compte la France. D’autres emplois sont possibles, comme au Service interministériel des Archives de France.

2- Pourquoi faire votre stage en Louisiane ?

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La scolarité de l’école prévoit, en plus des cours, un stage à l’étranger au cours de la quatrième année. Il intervient après deux stages dans des services français. Je voulais faire un stage dans la spécialité archives dans un pays anglo-saxon pour pratiquer mon anglais, mais je ne voulais pas vraiment partir pour un stage dans un pays proche de la France, l’Angleterre, l’Ecosse ou l’Irlande. Je voulais quelque chose qui soit plus loin et découvrir un région du monde qui m’était totalement inconnue.

Dans le domaine des archives, il n’y a pas beaucoup d’institutions qui, aux États-Unis, accueillent ou ont accueilli des chartistes. Le stage à La Nouvelle-Orléans est très bien établi depuis presque une dizaine d’années grâce à un partenariat entre l’école et la HNOC. Je connaissais plusieurs personnes qui y sont allées précédemment, et j’ai pu discuter avec elles. Elles me l’ont beaucoup recommandé, qu’elles étaient très bien reçues, que le stage était très intéressant. Comme le partenariat est ancien, la HNOC connaît notre formation et nous donne des missions intéressantes à réaliser. La grande chance qu’on a à La Nouvelle-Orléans est d’avoir des fonds parmi les plus anciens et les plus riches aux États-Unis. De plus, cette région a été autrefois française, il y a donc des archives en français ! On peut alors se rendre utile en travaillant sur des documents anciens et exercer nos compétences. Le stage permet également d’avoir une connaissance des pratiques dans un milieu professionnel étranger, et donc de pouvoir les comparer aux pratiques que nous avons observées en France.

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En ce moment je travaille sur du “records management”, donc sur les archives contemporaines de l’institution de la HNOC. Ce sont les archives de la conservatrice en charge du département de l’éducation au cours des années 1990 et 2000. Ce sont des archives qui ont été mises en carton après le départ de personnels, et qui avaient étaient laissées en attendant d’être traitées. Le travail consiste à ouvrir les cartons, à décrire le contenu, à sélectionner ce qui est important et ce qui doit être trié, gardé ou jeté selon le tableau de gestion que le “records manager” a défini pour ce service. Ensuite vient le moment du classement et de la rédaction d’un inventaire pour le service. On doit déterminer si les archives seront utiles à l’avenir et si elles sont pertinentes. Il y a à la fois un critère de pertinence pour l’administration elle même, qui peut-être aura dans quelques années besoin de se référer à ses propres archives. Il y a aussi un critère historique. On peut imaginer que quelqu’un qui a envie dans cinquante ans ou plus d’avoir une idée de ce qui se faisait à la HNOC en termes de politiques d’éducation avec les écoles de La Nouvelle-Orléans. Par exemple le département faisait des activités culinaires avec les enfants qui remplissaient des questionnaires pour décrire leurs habitudes alimentaires. Des projets d’histoire orale étaient également réalisés au cours desquels les enfants interviewaient des adultes sur la transmission des traditions culinaires créoles et cajuns.

L’autre activité importante était la rédaction de guides pour les professeurs. Ces guides leur donnaient des outils pour les aider à enseigner les cours d’histoire en classe. Ils leur donnent des exemples de sources d’archives conservées à la Historic New Orleans Collection. Par exemple, en 2003, a eu lieu la commémoration du bicentenaire de l’achat de la Louisiane par les Etats-Unis. Un dossier présente ainsi le traité signé entre la France et les États-Unis, avec une photo de celui-ci et des commentaires qui l’accompagnent. C’est un document fondateur pour la Louisiane, c’est donc important que les élèves le connaissent et puissent voir à quoi il ressemble : ils ont un premier contact avec l’écriture du XIXe siècle, avec la langue et peuvent essayer de le déchiffrer. Il existe d’autres guides sur l’éducation à l’environnement avec des dossiers thématiques sur la faune, la flore et la géographie particulières de la Louisiane, structurée par le delta du Mississippi. La HNOC s’était alors associée au Parc Jean Lafitte pour faire comprendre aux enfants dans quel contexte naturel ils vivent.

3- Quelles sont vos impressions de la Nouvelle-Orléans ?

Je dirais une très bonne impression, très positive. C’est à la fois dépaysant parce que ce sont les États-Unis, mais pas si dépaysant que cela parce que c’est une ville qui pourrait sembler très européenne, en tout cas dans le French Quarter. On y retrouve un petit centre-ville historique avec de vieilles et belles maisons et des espaces pour les piétons. L’architecture ayant été influencée par les Espagnols, cela ressemble un peu aux villes du sud de l’Espagne, et la météo en donne aussi l’impression.

Ce qui me surprend ici c’est le contact des gens, qui ont un contact très naturel, ce qui est moins le cas en France, en tout cas à Paris, ce qui fausse peut-être l’impression. Ici quand vous croiser des gens dans la rue, ils vous disent bonjour et arrêtent leur voiture pour vous laisser traverser ! Ce qui n’arrive vraiment pas très souvent à Paris. Même dans les restaurants ou cafés, les gens qui y travaillent vont prendre cinq minutes pour discuter avec vous, c’est vraiment surprenant mais très agréable.

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Bonus- Est-ce que vous pouvez décrire un moment où vous avez rencontré un objet ou un document qui vous a vraiment touché ?

Oui. Pendant mon premier stage aux Archives départementales du Côte-d’Or, à Dijon, le document le plus ancien date de 836. C’est un diplôme de Louis le Pieux, le fils de Charlemagne, écrit sur parchemin, qui est un peu le trésor des archives. Il est conservé de manière très simple dans une boîte, sous un plastique, et j’ai eu la chance de le toucher. On a souvent peur de toucher et très souvent les gens demandent quand on fait des présentations pourquoi vous ne portez pas de gants ? C’est vrai que les gants font professionnel mais il faut d’abord et avant tout avoir les mains propres pour toucher le document. C’est une question de sensibilité de l’épiderme de la peau avec le parchemin ou avec la feuille de papier. Si on a entre la feuille de papier ou le parchemin et l’épiderme de notre main un support, un gant, on ne sent pas la résistance du papier, on ne sent pas s’il est prêt à craquer ou s’il peut être manipuler. Bien sûr il faut quand même éviter de trop manipuler les documents qui ont l’apparence d’être trop fragiles, ou au mieux, de ne pas les toucher du tout dans certains cas. 

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Mais parfois ce sont des documents qui ne sont pas aussi exceptionnels dans leur contenu ou dans leur histoire. Par exemple, au cours de mes recherches, j’ai rencontré des actes notariés, qui se trouvent par milliers. Dans le cas d’un testament, le notaire rédige ce que la personne lui dicte, et à la fin la personne doit signer pour authentifier le document. Parfois on voit des signatures qui sont très fragiles, très faibles, et on comprend dans le trait de plume de la personne qu’elle est mourante et que c’est très difficile pour elle de signer. Cela peut être également des personnes qui font un contrat d’apprentissage et on voit qu’elles n’ont pas l’habitude d’écrire. Ce sont des personnes qui n’ont pas reçu de longues années d’éducation, leur signature est donc hésitante. Le contact avec ces documents peut donc parce qu’on se dit tiens cette personne-là les a eus entre les mains et puis elle a signé et c’est la seule trace qu’on a d’elle. Il n’y a rien d’autre quand il n’y a pas de photo, ce sont des personnes qui n’ont pas rédigé de mémoire, c’est leur seule trace d’existence sur terre.

Dernière modification : 17/12/2018

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