Tom Klingler, professeur de français et de linguistique à l’Université Tulane

Au sein de "l’Etat le plus francophone des Etats-Unis", la francophonie prend une infinité de formes. Nous lançons la série "Trois Questions à", dans le but d’explorer la richesse et la vitalité de cette identité.
Chaque mois, nous allons interviewer un/e francophile en Louisiane. Nous commençons avec Tom Klingler, spécialiste du français et du créole louisianais, professeur à l’Université Tulane depuis 25 ans.

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Présentation :

Je m’appelle Tom Klingler, je suis professeur de français et de linguistique à l’Université Tulane (prononcé tu-lâne). Je tiens à le prononcer de cette manière en français car c’est comme ça que les francophones de La Nouvelle-Orléans le prononçaient dans le temps ! Je suis là depuis 25 ans, j’ai fait toute ma carrière ici. Je travaille sur le français et le créole en Louisiane.

Pourquoi et comment je parle français ? Et bien je me suis toujours intéressé aux langues étrangères. J’ai grandi dans une toute petite ville dans l’Indiana, et mes parents avaient des amis qui venaient d’Allemagne. Je les ai rencontrés et j’ai entendu cette langue étrange qui m’as fasciné. J’ai donc décidé d’étudier les langues étrangères. J’aurais probablement choisi l’allemand mais ce n’était pas possible dans mon lycée, donc j’ai choisi le français. J’ai continué à l’université et j’ai passé ma troisième année à Strasbourg, que j’ai tellement aimé que j’y ai passé une deuxième année. Puis, j’ai poursuivi mes études en linguistique française à l’Université d’Indiana, qui n’a rien à voir avec le fait que je sois de l’Indiana mais il se trouvait qu’ils avaient un programme de doctorat en linguistique française.

Mon professeur principal, Albert Waldman, était entre autres spécialiste des créoles français et du français hors de France. Il avait écrit un dictionnaire du créole haïtien. Il avait un intérêt pour la Louisiane et voulait créer un dictionnaire du créole Louisianais. Il a eu un financement pour cela de la Fondation Georges Lurcy et il m’a proposé d’utiliser ce financement pour venir en Louisiane faire des recherches pour le dictionnaire et pour ma thèse de doctorat.

C’est pour ça que je suis en Louisiane ! Quand j’étais en train de terminer ma thèse, Tulane avait un poste en français, et ils étaient intéressés par le fait que je travaille sur la Louisiane. C’est comme ça que j’ai eu le poste, et je suis resté ici depuis.

1- Quelle est la signification d’être francophone en Louisiane, de parler français dans cette région qui a un héritage français si fort, si présent ? Est-ce que vous y pensez dans votre vie quotidienne ?

De temps en temps ! Mais disons je suis là depuis 25 ans, je suis complètement immergé dans la francophonie louisianaise. C’est vrai que c’est une partie intégrante de ma vie, le fait d’être dans une région avec cette héritage français et francophone. A La Nouvelle-Orléans, on y voit des traces justement dans les noms des rues, dans les restaurants, etc. Les gens ne parlent pas tellement français, ou s’ils parlent français ce ne sont pas des gens de souche louisianaise ou surtout néo-orléanaise, ce sont des immigrés. Il faut toujours aller à la campagne pour trouver ces gens là !
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Il y en a de moins en mois hélas, ce qui est un peu traumatisant à vivre. Je ne vais pas dire qu’il s’agit de vivre la disparition d’une langue, parce qu’il y a encore de l’espoir qu’elle reste, mais c’est sûr que les dernières générations de locuteurs natifs d’un français ou d’un créole louisianais, véritablement louisianais, sont en train de disparaître. Cependant, il y a des jeunes maintenant qui essayent de se réapproprier cet héritage. Ils n’apprennent pas de leurs parents, mais sinon de leurs grands-parents, de leurs arrières-grands-parents, des enregistrements, etc. Donc il y a de l’espoir ! Mais c’est vrai qu’il y a eu cette rupture dans la transmission du français en Louisiane.

2 - Tout en étant francophone en Louisiane, comment contribue-t-on à cette francophonie ? En quoi participez-vous à cette francophonie ?

Je suis toujours content de voir le renforcement de la francophonie louisianaise par l’arrivée de nouveaux francophones. C’est toujours une bonne chose. Mais alors, est-ce qu’ils contribuent vraiment à la francophonie louisianaise ? Ça dépend ! Je pense que oui dans la mesure où beaucoup de ces gens sont par exemple des profs CODOFIL, qui vont enseigner dans les écoles d’immersion ou dans les programmes de français langue seconde. Eux, évidemment, ils apportent une contribution très importante.
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Mon cas est un peu particulier. Je fais partie du CODOFIL depuis des années, je fais des recherches sur le français en Louisiane, et j’ai beaucoup de contacts avec les communautés francophones en dehors de La Nouvelle-Orléans. J’espère donc que j’ai fait une contribution ! J’enseigne une classe sur le français et le créole en Louisiane et il y a quelques années nous avons créé un documentaire sur le français et le créole parlés autour du village d’Arnaudville. Nous avons eu des contacts vraiment profonds et étroits avec les gens. On a eu un soutien très fort du Consulat justement, et du CODOFIL. Je suis très fier de la vidéo que nous avons faite parce qu’on a mis en valeur les francophones et les créolophones de cette région. Les gens qui apparaissent dans cette vidéo sont très fiers je pense de ce qu’ils ont fait. Ça aide à rehausser le statut et la valeur de la langue aux yeux de ses locuteurs, qui ont pratiquement tous grandi à une époque où le français et surtout le créole étaient stigmatisés. Ils étaient punis pour parler français à l’école. On leur disait que ce n’était pas du vrai français, que ce n’était pas un bon français. Donc, je pense que mes travaux et les efforts de mes étudiants contribuent à donner de la valeur à cette langue qui a historiquement été dévalorisé.

Par contre, je pense que le dictionnaire du créole louisianais auquel j’ai participé, publié en 1988, puis ma thèse de doctorat qui a ensuite donné lieu à un livre sur le créole de la Pointe-Coupée, ont vraiment aidé à changer les attitudes parmi certaines personnes dans cette région. La Pointe-Coupée est un peu à l’extérieur du mouvement du renouveau culturel et linguistique qui est centré plutôt autour de Lafayette, du sud-ouest de la Louisiane. Je pense que les gens de la Pointe-Coupée n’avaient pas l’idée que leur langue avait de l’intérêt, avait une valeur. Le fait que quelqu’un vienne de l’extérieur, un scientifique qui s’intéresse à leur langue, qui prend la peine de l’apprendre, qui écrit des livres sur cette langue, à leurs yeux ça a donné de la valeur à cette langue. Il y a vraiment un mouvement de revalorisation de la langue à cette région.

3 - En quoi la francophonie est un atout pour la Louisiane ?

C’est une bonne question et je vais vraiment être contraint de dire que c’est surtout par rapport au tourisme, parce que la Louisiane est une destination très importante. Je ne connais pas les chiffres exacts mais je pense que la Louisiane est la deuxième destination pour les touristes francophones aux Etats-Unis après New York. On a beaucoup de tourisme français, et c’est à cause de cette héritage français et francophone. Ça apporte quelque chose pour l’économie. Et puis évidemment on a des touristes que prennent le temps de connaître un peu plus profondément la Louisiane, qui vont à la recherche des francophones louisianais.
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C’est gens là vont partir avec une connaissance plus riche, et ils auront fait des contacts. Historiquement, ça a été important pour les francophones louisianais d’avoir un contact avec les francophones, les Français, les Belges, les Québécois, les gens d’autres régions, parce qu’ils voient qu’ils peuvent communiquer avec eux. Ils vont voir que contrairement à ce qu’on leur à dit quand ils étaient enfant, c’est du français, c’est une vrai langue, qu’ils peuvent se comprendre.

L’héritage français, africain, amérindien, les apports québécois, acadien, etc. Tout cela donne une richesse à la culture louisianais, à la cuisine louisianaise, à la langue, au français et au créole louisianais. Tout cela est profitable à la Louisiane. La musique cajun, le zydeco, est connue mondialement. C’est grâce à cet héritage français en partie que ça existe, que la Louisiane est connue et que les gens s’intéressent à la Louisiane.

Bonus - Merci beaucoup ! Pour notre dernière question, est-ce que vous avez un petit détail, un fait que vous connaissez a propos de la francophonie en Louisiane qui est peut-être surprenant ?

Je ne sais pas combien de personnes sont conscientes du fait que les Indiens en Louisiane constituent peut-être la population la plus francophone, en termes de pourcentage en Louisiane. Si vous visitez des endroits comme la paroisse Terrebonne ou Lafourche, dans les villages comme Du Lac et Pointe au Chien, il y a beaucoup de francophones, et beaucoup de ces gens sont des Indiens !

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Dernière modification : 14/09/2017

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