Lieux de mémoire français en Louisiane : La Maison Chenal et Julien Poydras [en]

Monsieur et Madame Holden ont une passion.
Un jour de 1974, le Dr Jack Holden et sa femme Pat decident d’acheter un terrain au bord de Bayou Chenal dans la Paroisse de Pointe Coupée et d’y transférer un vieux cottage en bien piteux état dont ils sont tombés amoureux situé à quelques kilomètres de là.
S’en suit alors un long et passionnant processus de restauration qui se terminera au debut des années 80 avec leur installation dans cette bâtisse de la fin du 18ème siècle qu’ils décident de baptiser Maison Chenal.

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Mais leur oeuvre ne s’arrête pas là.
Après une reconstitution méticuleuse, collectionnant pièces par pièces le mobilier d’époque, ils font l’acquisition en 1996 de la maison LaCour, repérée à quelques kilomètres et qu’ils transféreront de son point d’origine jusqu’a leur propriété, en face de la maison Chenal. Datant du début du 18ème siècle, la maison LaCour est probablement une des plus anciennes constructions de la vallée du Mississippi encore visibles a ce jour.

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Mais ce qui fait l’une des spécificités de ce lieu est probablement l’identité de l’un des propriétaires de la Maison Chenal, dont il fit l’acquisition en 1808.

- Un aventurier

Julien Poydras de Lalande, né en 1740 à Rezé près de Nantes est une des figures les plus importantes de l’histoire de la Louisiane. Engagé très jeune dans la marine royale, il est fait prisonnier à 20 ans par la marine britannique alors en pleine Guerre de sept ans contre la France.
Détenu en Angleterre, il s’échappe et profite d’un cargo s’apprêtant à appareiller vers les Antilles pour quitter l’Europe et rejoindre Saint Domingue. De là, il émigre en 1768 à la Nouvelle-Orléans, alors sous domination espagnole.
D’abord colporteur puis négociant, il voyage de Baton Rouge à Saint Louis, du Mississippi à l’Arkansas, et de fil en aiguille fait fructifier son commerce.

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Devenu l’un des entrepreneur les plus en vue de la Louisiane, il investit dans les plantations de coton et de canne à sucre. De la Nouvelle-Orléans jusqu’à la Paroisse de Pointe Coupée où il s’établit, il fait l’acquisition de nombreuses propriétés, dont la Maison Chenal que Pat et Jack Holden restaureront près de 170 ans plus tard.

Grand propriétaire, achetant et revendant ses biens, il possède également des esclaves.
Ayant acquis une réputation de maître indulgent, il n’en hésita pas moins à réprimer sévèrement une révolte survenue en 1795 dans sa plantation d’Alma et qui s’étendit à d’autres propriétés de la région de Pointe Coupée.
Les conspirateurs, dont les preuves montrent qu’ils ont été incités à la révolte par des immigrants blancs aux idées jacobines, ont été rapidement appréhendés et plusieurs autres exécutés.
Julien Poydras exprima néanmoins le souhait que ses esclaves ainsi que leur descendance soient libérés 25 ans après sa mort et qu’une rente leur soient allouée en attendant cette échéance.
Ses héritiers furent disposés à respecter sa volonté mais l’époque du supposé affranchissement (1849) coïncidait avec une certaine montée du mouvement abolitionniste en Louisiane. Par peur de contagion, la législature de l’Etat interdit donc tout affranchissement et ce jusqu’à l’entrée des troupes de l’Union dans la Paroisse de pointe Coupée à l’occasion du siège de Port Hudson pendant la Guerre de Sécession en 1863, soit quatorze années plus tard.

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Si la carrière de Julien Poydras s’était limitée au commerce, à l’achat et à la revente de biens -y compris d’êtres humains- il n’aurait probablement pas eu son nom accolé à l’une des plus larges avenues de la Nouvelle-Orléans.

- Un père fondateur

Comme beaucoup d’hommes de biens à cette époque, il s’orienta tout naturellement vers la politique.
Nous sommes en 1803. La Louisiane vient d’être revendue aux Etats-Unis par Napoléon Bonaparte. À contre courant d’une population majoritairement hostile à la présence américaine qu’ils perçoivent comme une force d’occupation, Julien Poydras decide de prendre la nationalité américaine.

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L’année suivante, il obtient la présidence du premier conseil législatif du territoire d’Orléans, à la Chambre des représentants.
En 1809, peut-être grâce à l’appui de son nouvel ami le gouverneur William C. C. Claiborne, il est élu député de ce que l’on appelle encore le Territoire de la Louisiane au Congrès des Etats-Unis. Pendant deux ans, il mènera bataille pour que la Louisiane devienne un Etat de l’Union, ce qui sera chose faite le 30 avril 1812.
C’est en cette même année qu’il deviendra le premier président du nouveau Sénat de Louisiane ainsi qu’administrateur de la banque de Louisiane.
Il sera réélu en 1820, quatre ans avant sa mort dans sa paroisse de Pointe Coupé, où il est enterré.

Poydras était également poète et s’intéressait tout particulièrement aux problèmes d’éducation.
En 1807, il crée le premier orphelinat pour filles de la Louisiane, suivi d’un autre établissement pour garçons. Il devient également l’un des membres fondateurs et bienfaiteurs du nouvel hôpital de la Charité qui ouvrit en 1833.
Le dernier acte de sa vie sera de léguer la moitié de ses biens à des oeuvres de bienfaisance faisant de lui, sans aucun doute, un pionnier dans la grande tradition de la philanthropie américaine.

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L’une de ses contributions les plus surprenantes cependant fut sûrement le fond alloué aux familles indigentes de futures mariées. La légende veut que Poydras, éternel célibataire, n’avait pu se marier avec sa promise pour la simple raison que la famille de celle-ci ne pouvait lui fournir de dot.
Ces fonds ont continué à être distribués jusqu’en 1982…

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Poydras Street, de nos jours

Les informations collectées au fur et à mesure du temps sur Julien Poydras ont souvent relevé, au mieux, de la légende. Il est vrai qu’avec un homme au parcours aussi romanesque, il était surement facile de laisser libre cours à toutes les extravagances.
Il personnifie, à sa façon, une forme de récit individuel parfaitement synchrone avec les grands mythes de l’histoire américaine.

Photos : Melissa Oivanki

Dernière modification : 11/06/2019

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