Interview : Prof. Michel Zink, Collège de France [en]

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Photo : LaDepeche

Michel Zink, Professeur au Collège de France, titulaire de la Chaire « Littératures de la France médiévale », est un des grands spécialistes mondiaux de la littérature du Moyen Âge et des chansons de geste. Les 7 et 8 avril, le Professeur Zink donnera deux conférences exceptionnelles à l’Université de Tulane, sur « La Chanson de Roland » et « La Chanson des Femmes ». Ses interventions seront en français et ouvertes au public. Venez nombreux écouter cet auteur passionnant !

Lisez notre interview exclusive du Professeur Zink, qui nous a fait l’honneur de répondre à nos questions :

1. Professeur au Collège de France, vous êtes intervenus dans le monde entier et dans
les plus grandes universités. Est-ce votre premier déplacement en Louisiane ?

Je devais venir donner des conférences à Tulane, déjà à l’invitation d’Elizabeth Poe, et à Baton Rouge, à l’invitation d’Alexandre Leupin, en octobre 2002, alors que j’étais à New York, professeur invité à Columbia. Mais une menace de cyclone (d’ailleurs exagérée cette fois-là) m’en avait empêché au dernier moment. Je l’avais amèrement regretté et je me réjouis de pouvoir, si longtemps après, découvrir enfin la Louisiane, qui représente tellement à la fois pour un français et pour tous ceux qui aiment la littérature américaine, de Tennessee Williams à A Confederacy of Dunces de John Kennedy Toole (soit dit sans offense !).

2. Avez-vous toujours été passionné de littérature médiévale, et comment cette passion
vous est-elle venue ?

Oui, j’ai toujours été attiré par la littérature médiévale : d’abord un goût enfantin pour les contes, puis un goût adolescent pour la poésie des troubadours et l’amour courtois. Avec cela, un goût pour la littérature populaire, dont je considérais, à la façon des romantiques, qu’elle avait ses racines dans la littérature médiévale et un intérêt pour les questions religieuses, qui me portait vers une époque où ces questions sont partout si présentes. Enfin, il me paraissait – et il me paraît toujours – enrichissant de faire le trajet entre les débuts de notre littérature et la sensibilité littéraire contemporaine : dans la littérature du Moyen ge, nous nous retrouvons nous-mêmes, et en même temps très différents. Cela aide à mesurer et à comprendre en quoi, à notre époque même, les autres civilisations sont différentes et proches de nous.

3. Comment expliquez-vous le succès et la popularité non démentie de La Chanson de
Roland, chanson de geste médiévale, au XXIème siècle ? En quoi ce conte est-il
toujours actuel ?

La Chanson de Roland a été dès le Moyen ge une œuvre fondatrice de la littérature française. Elle a engendré un grand nombre d’autres chansons de geste. Au XIXe siècle, au moment de la redécouverte de la littérature médiévale, les chansons de geste, et surtout la Chanson de Roland, ont été l’enjeu de querelles à la fois scientifiques et nationalistes : Français et Allemands se disputaient l’héritage carolingien et, selon l’hypothèse retenue touchant leurs origines, les chansons de geste pouvaient être revendiquées par les uns ou par les autres. En France, la Chanson de Roland est devenue un emblème national dès le moment où on a retrouvé, en 1835, le manuscrit d’Oxford qui en livre la version la plus ancienne et la plus belle. Roland, héros sacrificiel, à la fois vaincu et vainqueur, a été senti comme un symbole de la France qui, au cours de son histoire, a connu plusieurs fois le désastre suivi d’un sursaut inespéré quand tout semblait perdu : pendant la guerre de Cent ans, dans la reconstruction qui a suivi la défaite de 1870, au début de la guerre de 1914 et, bien entendu, après le désastre de 1940.

4. La Chanson des Femmes est une œuvre moins connue du grand public, ses
personnages principaux en sont-ils des femmes ?

Le titre peut intriguer nos lecteurs ! La chanson de femmes n’est pas une œuvre, mais une forme littéraire. Ce sont des chansons d’amour placées dans la bouche de femmes ou rapportées à un amour éprouvé par des femmes. Ce type lyrique, répandu dans tout le bassin méditerranéen, est très ancien. Des témoignages indirects ou fragmentaires montrent qu’il constitue la première manifestation du lyrisme amoureux en langue romane (les langues dérivées du latin parlé comme le français, la langue d’oc, les langues des péninsules ibérique et italienne). Plus tard, il est comme dominé par la poésie des troubadours et de leurs imitateurs, qui inventent l’amour courtois, essentiellement masculin. Mais les chansons de femmes survivent pendant tout le Moyen ge, face à la poésie courtoise, comme un contrepoint, avec une tonalité qui a souvent quelque chose de populaire ou d’archaïque. Au reste, le genre a survécu après le Moyen Âge dans la chanson populaire.

Trouvez plus d’infos pour assister aux colloques à Tulane du Prof. Michel Zink sur BeFrench.org.

Dernière modification : 01/05/2015

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